“Santiago, Italia”, une histoire oubliée qui résonne au présent

 
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Quelques années après le succès de Mia Madre, le réalisateur italien Nanni Morreti abandonne la fiction pour s’attaquer au documentaire. Il s’était déjà essayé à l’exercice avec La Cosa en 1989, abordant de manière très engagée la fin du parti communiste italien. 

De retour avec Santiago, Italia, il s’intéresse cette fois à mettre en lumière le rôle salvateur de l’ambassade italienne au moment du coup d’état de Pinochet, au Chili en 1973. Comme à son habitude, le réalisateur ne se contente pas de rester derrière la caméra et on le retrouve dans les premières images de son documentaire, surplombant la capitale chilienne. Pourquoi se montrer ? Sûrement pour faire comprendre aux spectateurs qu’il nous livre ici sa version d’un fait historique un peu trop oublié. 

À l’époque, Nanni Moretti avait 20 ans et il fréquentait les manifestations de solidarité au peuple chilien. Cet épisode a marqué sa vie, et c’est pourquoi il a décidé d’en raconter la face cachée. Tout commence avec l’élection démocratique du président Salvador Allende le 4 septembre 1970. Le cinéaste a interrogé, durant quarante heures, artistes, ouvriers, entrepreneurs… Il a justement choisi de ne pas donner la parole à des historiens ou des experts, mais à des personnes ayant vécu cette histoire et c’est probablement ce qui rend le documentaire aussi humain et touchant. Lors de leurs témoignages, ces hommes et ces femmes sont pris par leurs émotions aux souvenirs sombres de cette période, au point parfois de ne pas réussir à terminer leur récit. 

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Ils expriment leur bonheur au moment de l’élection, cette période qu’ils qualifient tous d’inoubliable puis la tragédie du coup d’état, le 11 septembre 1973, représenté par quelques images d’archives. Le nom de Pinochet y est à peine évoqué et très vite, on entre dans le cœur du documentaire lorsque Nanni Moretti choisi de raconter l’acte solidaire qui a existé entre l’Italie et le Chili. C’est justement cette partie de l’histoire qui est passionnante, ce passage oublié voire méconnu pour beaucoup. Tous témoignent de ce moment où ils ont sauté le mur de l’ambassade d’Italie pour y trouver refuge. Deux jeunes diplomates, Piero De Masi et Roberto Toscano les ont accueilli, leur offrant une immense maison dans laquelle chaque pièce s’est vite transformée en dortoir géant. Grâce à leur aide, et alors même que le gouvernement italien n’avait pas donné de directives claires, 600 personnes ont finalement réussi à monter dans un vol à destination de l’Italie. 

Dans la dernière partie du documentaire, appelée « Voyage en Italie » ces réfugiés politiques chiliens nous racontent comment l’Italie est devenue une terre d’accueil, où ils purent trouver du travail et s’intégrer facilement. Dans un témoignage, une femme assimile ainsi le Chili à un beau-père méchant et l’Italie à une mère généreuse et solidaire. 

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La question de la partialité dans la réalisation d’un tel documentaire se pose. Pour rendre le débat contradictoire, Moretti a fait le choix d’interroger des militaires au service du général Pinochet. Il explique alors : « Je ne voulais pas faire un documentaire classiquement militant mais je voulais donner la parole aussi aux méchants, je m’étais fixé de rentrer dans une prison et d’entendre comment on justifiait ces actes anormaux. Je voulais comprendre humainement comment ils justifiaient l’atrocité du coup d’État. ». Pourtant, cela ne suffit pas à montrer la véritable impartialité du cinéaste, qui lui même avoue dans l’une des scènes du documentaire ne pas être impartial. Mais finalement, est-ce si grave de prendre parti ? « Je ne suis pas impartial sur le coup d’État et ne peux pas l’être aujourd’hui. Nous ne pouvons pas être impartiaux devant ce qui se passe actuellement. ». (Entretien avec Mario Calabresi paru dans Il Venerdì de la Repubblica, le 30 novembre 2018).

Avec Santiago, Italia, Nanni Moretti signe un magnifique documentaire qui résonne au présent et dénonce une Italie loin des années 70. Alors même que le tournage a débuté avant l’arrivée au gouvernement du double parti Mouvement 5 étoiles et la Ligue, le film prend un sens très fort et semble vouloir rappeler que l’Italie a anciennement su faire preuve de solidarité. 

 

Par Lisa Marguenot, publié le 05/03/2019

 
 
 
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