L'époque, mosaïque d'une jeunesse bouillonnante

 

Le 17 avril sortira en salle L’Époque, premier long-métrage du réalisateur Matthieu Bareyre. Documentaire nocturne puissant sur la jeunesse depuis les attentats de Charlie Hebdo jusqu’aux élections présidentielles, ce film est le fruit de trois ans de déambulations dans les rues de Paris à la rencontre de ceux qui ne dorment pas. Des aveux de solitude aux rêves d’impuissance, des sorties de bars aux manifestations sauvages, de la place de la République aux banlieues, on y voit dans toute son étendue - et surtout on y écoute – cette jeunesse jetée aux prises de ses vingt ans et d’une nouvelle époque tristement inaugurée par les attentats contre Charlie. À la manière d’un mosaïste, Matthieu Bareyre a assemblé son film autour d’une succession de rencontres captées comme des photographies instantanées et qui dessinent au fur et à mesure le paysage, la voix et le visage protéiforme de cette jeunesse que l’affiche invective à regarder « dans les yeux ». Bouillonnant et sincère comme les larmes de Rose - personnage solaire du film, joyeux et mélancolique comme la Follia de Vivaldi ; L’Époque est un film harmonieux et plein d’une force venue directement des tripes que nous avons tous. 

« C’est quoi l’époque ? Les « pocks », c’est le son que ça fait quand tu prends un coup de matraque : « pock pock pock ! ». C’est aussi le son des boucliers quand tu balances des bouteilles de verre dessus ».

Dès les premières minutes, le ton est donné. Un film sur l’époque, c’est un film qui cherche avant tout, sinon à la définir, tout du moins à la capter. 

Pourtant quand le réalisateur Matthieu Bareyre est descendu pour la première fois dans la rue le soir des attentats de Charlie hebdo, c’était sans idée précise. Simplement pour ne pas vivre ce moment tout seul. Selon lui, le cinéma est avant tout une affaire de lien. Très tôt conscient de l’importance de ce 11 janvier 2015, véritable bascule inaugurant une ère politique faite de rhétorique gouvernementale et de lois liberticides, c’est mû par la volonté d’observer la réaction des 18-25 ans qu’est venue l’idée du film. Ainsi, s’ils ont continué, lui et son ami ingénieur du son Thibaut Dufait, à sortir chaque soir dans les rues de Paris à la rencontre des jeunes qui ne dorment pas, ce n’était pas pour démontrer un propos, mais pour recueillir une parole : la leur. Partout ils ont rencontré des jeunes qui avaient envie de parler. Parfois, ce sont eux qui sont venus à leur caméra, manifestant le besoin d’être écoutés. 

Je savais que tous ces jeunes existaient, mais je ne savais pas qu’ils avaient tant à me dire
— Témoignage d’une spectatrice après une projection de L’Époque à Montargis, le 24 mars 2019.

En posant quelques questions comme des amorces (« Pourquoi est-ce que tu n’es pas en train de dormir ? », « Est-ce que tu te souviens de tes rêves », « Quel est ton désir ? », « Quand est-ce que tu te sens libre ? »), c’est d’eux que Matthieu avait envie de faire parler. La parole est donc centrale dans le film, et elle est saisissante, à l’image de ce jeune qui profite de l’opportunité d’être entendu pour, regardant la caméra droit dans les yeux, expliquer pourquoi il a quitté l’école à seize ans pour se consacrer à l’économie souterraine, rappelant à ses amis autour de lui : « Faut leur dire, à la caméra ! Si y’a pas des mecs comme nous pour leur dire, qui est-ce qui va leur dire ? ». 

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C’est aussi pour atteindre cette sincérité de la parole que Matthieu a choisi la nuit. Par opposition à la journée où l’on s’affaire dans diverses activités sociales qui finissent par nous modeler, la nuit est l’espace-temps de la libération : le moment et l’endroit où l’on se retrouve et où l’on laisse parler ce qu’il y a d’intime et de sincère. Ainsi la parole de chaque jeune est captée comme une surprise, comme un événement. Un événement pour nous, mais aussi pour eux : « Il y a des gens dans le film qui n’ont jamais parlé de ce dont ils me parlent, et qui n’avaient peut-être jamais dit ça auparavant. Souvent, ils découvraient ce qu’ils disaient au moment même où ils me le disaient » (Matthieu Bareyre, Le Média, janvier 2019). C’est le cas d’Arthur, tout juste sorti du bac, qui regrette d’avoir choisi telles études pour faire plaisir à ses parents, ou bien de Sandra qui prône un optimisme forcené entre deux rires gênés à une terrasse de café avant d’avouer face à la caméra, renversante de sincérité : « Je grince des dents la nuit parce que j’ai peur d’être seule ». Cette instantanéité saisissante ne pouvait surgir que la nuit, lieu de rencontre : des autres, mais aussi de soi.

L’envie de Matthieu était donc de rencontrer la jeunesse, mais aussi de la faire se rencontrer. Son film crée des ponts. Plusieurs classes sociales sont présentes dans le film, mais aucune n’est stigmatisée. Les étudiants de Sciences-Po sont écoutés avec la même attention que les intérimaires de banlieues, témoignant à leur manière des mêmes envies, des mêmes désirs, partageant les mêmes conflits, montrant ainsi sans s’en apercevoir leur appartenance à la même époque. Ponts entre les milieux sociaux, mais aussi entre les domaines de la vie : si la même importance est accordée aux étudiants qu’aux chômeurs, les boîtes de nuits sont filmés avec le même intérêt que les manifestations, montrant même mieux à quel point tout est lié.

Le film, je voulais qu’il rassemble, qu’il crée des liens entre ce que l’on disjoint constamment. On pense constamment qu’il n’y a aucun rapport entre la fête, la dépense d’énergie, l’ivresse, et la politique. Entre la politique et les études. Entre les études et tous les autres problèmes que l’on peut avoir à vingt ans. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que tout ça se relie. On n’est pas séparé en domaine dans notre vie. Dans notre vie, toutes ces choses là se passent en même temps. Ce n’est pas des choses que l’on sépare
— Matthieu Bareyre, Le Média, janvier 2019.

L’Époque traite de la difficulté d’avoir vingt ans, de la perdition légitime que l’on a face à la place que l’on doit à présent se forger dans le monde, et la danse comme les jets de bouteille font partie de ce même processus. Ce n’est pas anodin si ces mots de Paul Nizan figuraient sur le carnet de tournage : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai plus personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur d’apprendre sa partie dans le monde » Paul Nizan, Aden Arabie (1931).

Ainsi le film tisse un autre pont, avec nous cette fois-ci : en écoutant ces jeunes avouer leurs peurs, raconter leurs rêves, témoigner leurs regrets, verbaliser leurs rages, et plus généralement chercher leurs mots, c’est nos peurs qu’on retrouve, nos regrets, nos indignations, nos mots. Effectivement, le cinéma est avant tout une affaire de lien. L’Époque permet de prendre conscience que l’on fait partie de cette même jeunesse, de cette même ère, et surtout, donne l’envie d’en être fier, car ce film est une bouffée d’orgueil. 

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Une série ininterrompue d’ondes de choc 
— Le Monde, mars 2019.

Pourtant, il ne s’agit pas d’un film sur les jeunes. D’abord, parce que ce mot ne veut rien dire. Ensuite, parce que Matthieu Bareyre n’a pas la prétention ni l’envie d’être sociologue. Son film ne dissèque pas, mais au contraire, il assemble. Derrière sa caméra, les « jeunes » ne forment pas une masse identifiable mais un flot sauvage de visages fragmentés par mille émotions et assemblés comme une mosaïque de couleur. 

Car des couleurs, il en explose à chaque plan. Bien sûr il y a le noir de la nuit, mais aussi celui des black blocks. Il y a encore le rouge des fumigènes, et plus généralement celui de la révolte : ces jeunes n’ont rien de passif. Au contraire, ils rêvent, en veulent, sont indignés et ne se laissent pas faire. Entre Nuit debout, les manifestations contre la loi Travail, celles lors de la COP21 et les émeutes après la mort d’Adama Traoré, les affrontements avec la police sont une constante. Affirmer sa place dans le monde passe aussi par rejeter celui que défendent les nasses de CRS. 

L’extrême bienveillance du regard que Matthieu Bareyre porte sur ceux qu’il filme est son seul parti-pris, et on le lui abandonne volontiers. Si cette parole qui émeut est aidée par la nuit, c’est surtout, grâce à l’attention avec laquelle Matthieu la recueille qu’elle peut éclore. Loin des images rabaissantes et réductrices que véhiculent les médias et des discours qui n’admirent la jeunesse que lorsqu’elle considérée comme la mitraille dynamique et volontaire d’une quelconque startup nation, L’Époque montre une jeunesse dont il y a de quoi s’enorgueillir. Pas parce qu’elle est particulièrement brillante, non, mais parce qu’elle est incomparablement vivante, drôle et traversée par mille sensations qu’elle ressent puissamment.

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L’Époque est un rêve, celui d’un monde qui vient
— La Septième obsession, mars 2019.

Mais enfin et surtout - et c’est ce qu’il y a de plus merveilleux dans ce film, pas un d’entre eux n’est acteur. Dans L’Époque, pas un comédien, pas un texte appris, pas une mise en scène. Tout ce qui y est présent l’a été tel quel. Alors bien sûr ça tâtonne parfois, mais c’est encore plus beau. Les paroles sont instinctives, les réactions sont sincères, les personnages bien réels et ils sont tous admirables. D’ailleurs, lors du festival international du film de Locarno où L’Époque a été sélectionné cet été, Rose - personnage de la trempe de Cyrano de Bergerac et Diogène de Sinope réuni - a reçu une mention spéciale. C’est vous dire s’ils sont admirables. La seule mise en scène est celle faite par le regard du réalisateur, toujours prêt à voir surgir quelque chose de beau, de drôle, de puissant ou de tout ça à la fois ; et le montage s’en fait le parfait écho. 

Loin d’un film sur le microcosme parisien ne s’adressant qu’aux jeunes, L’Époque parle à tous, en témoigne le succès des avant-premières partout en France, et même à l’étranger. Que l’on fasse partie de cette jeunesse ou qu’on n’en fasse plus partie, que l’on habite à Paris ou non, le sujet central du film et qui fait toute sa force, c’est l’émotion brute que l’on a tous pu ressentir à un moment de sa vie. L’Époque est un documentaire populaire et puissant qui fait du bien à voir, car rien n’y est fictif et tout y est inspirant. En filmant ce qui grouille dans la rue, Matthieu Bareyre montre que c’est loin d’être merdique. Bien au contraire.

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Par Bruno du Peloux, publié le 16 avril 2019

 
 
 
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