Gainsbourg et cætera : ses années reggae

 
 
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Été 78, les français se trémoussent sur la vibe disco de Sea, Sex and Sun, le premier véritable tube de Serge Gainsbourg en solo. Pendant ce temps-là, lui, déprime dans sa maison du 5bis rue de Verneuil. Contrarié par le succès de ce “truc disco fait pour faire du blé” écrit en 10 minutes sur un coin de table, Gainsbourg boit de plus en plus. Gainsbarre lui, pointe le bout de son nez.

Bien que salués par la critique, les albums concepts qu’il a composé dans les années 70, en commençant par le mythique Histoire de Melody Nelson, se sont mal vendus. C’est dans ce contexte là qu’il reçoit un appel de Philippe Lerichomme, son producteur et directeur musical qui va bientôt amener “L’étonnant Serge Gainsbourg” au véritable succès populaire.

Envoyé la veille dans une boîte punk où les djs passaient du reggae, Philippe Lerichomme eut une révélation : il faut absolument amener Serge en Jamaïque pour produire un album reggae. “Banco !” répondit Serge, tout de suite attiré par le côté anticonformiste de cette musique si populaire outre-Atlantique.

Arrivé au Dynamic Sound Studios de Kingston, Serge Gainsbourg doit enregistrer avec les meilleurs : Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, les inséparables fondateurs du label Taxi Record à la basse et à la batterie, Uzziah “Sticky” Thompson aux percussions et les célèbres I Threes, choristes de Bob Marley, dans lequel chante sa propre femme, Rita Marley. Mais sous le soleil de Jamaïque, l'accueil fut loin d’être chaleureux. Philippe Lerichomme et Serge avait du mal à comprendre leur fort accent jamaïcain et les musiciens ne connaissaient rien à la chanson française… À part “Je t’aime...Moi non plus”. “It’s me !” rétorqua Serge, fier comme un coq. L'atmosphère se détendit fortement et en moins d’une semaine, Gainsbourg enregistra le magnifique Aux armes et cætera, son treizième album solo et premier véritable succès commercial.

 
 
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Dans la plus pure tradition jamaïcaine, Gainsbourg “toast”. Il s’agit de poser une voix,  généralement monotone, sur une rythmique. Dans cet exercice de “chant parlé”, le poète excelle et les musiciens jamaïcains sont fascinés par le personnage en studio. Sly Dunbar se souvient : “Il était à fond dans la musique, mais il s’amusait aussi. Il buvait constamment mais n’avait jamais l’air ivre !”. Qu’en est-il de la ganja ? Gainsbourg fumait t-il des joints ? “Juste ses cigarettes dans leur paquet bleu” selon Sly. Tout le monde le sait, si Dieu est un fumeur de Havane, Gainsbourg lui, est très certainement le plus grand fumeur de Gitanes. Comme lui, sans filtre bien sûr.

Mais comme dix ans auparavant avec “Je t’aime...Moi non plus”, le succès de Aux armes et cætera repose sur un épais scandale. Dès sa sortie, en avril 79, sa version reggae de la Marseillaise provoque des cris d’indignations. Gainsbourg reçoit des menaces de mort et l’académicien gaulliste Michel Droit écrit un édito sanglant en une du Figaro qui réclame, sur fond d’antisémitisme, la déchéance de nationalité du musicien. Gainsbourg, particulièrement remonté lui répondra par voie de presse dans un article intitulé Vous n’avez pas le con d’être aussi Droit. L’éternel provocateur, soutenu par la jeunesse, s’accordera un autre moment de gloire avec un légendaire bras d’honneur aux militants nationalistes venus à Strasbourg pour empêcher l’un de ses concerts. Et parce qu'il ne s’arrête jamais, Gainsbourg finira même par acheter le manuscrit original de la Marseillaise écrit par Rouget de Lisle pour 135 000 francs (l’équivalent de plus de 50 000 euros aujourd’hui), “Cela a failli me ruiner, mais c’était une question d’honneur” avouera t-il plus tard.

Fort de l’immense succès commercial et critique de son album, Gainsbourg voulut donner une suite. Enregistré dans des conditions beaucoup moins artisanales à Nassau, aux Bahamas, Mauvaises nouvelles des étoiles sort en 1981. Mais malgré des textes plus travaillés, l’album perd en spontanéité et peine à retrouver l’incroyable alchimie créée deux ans plus tôt. Il fera quand même disque d’or en France et propulsera la carrière de Gainsbourg dans la folle décennie des 80 qui, à coup de tubes populaires et de grands verres de gin, le mènera à sa perte. Laissant derrière lui ses années reggae, et deux albums mythiques, qu’il faut absolument écouter.

 

Lucas Aubry

 
 
 
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TITRES :

Aux armes et cætera - Aux armes et cætera (1979)

Des laids des laids - Aux armes et cætera (1979)

Vieille Canaille - Aux armes et cætera (1979)

La nostalgie camarade - Mauvaises nouvelles des étoiles (1981)

 

Écoute-les sur : 

Lisa Marguenot