La Favorite, de Yorgos Lanthimos : le film d'époque lesbien, un genre compliqué

 
 
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Contexte cinématographique

Un néophyte pourrait se méprendre à croire que les films LGBTQ forment un genre à part entière, qu'ils ne s'adressent qu'à une minorité de la population et n'ont rien d'autre à proposer que des variations infimes d'un même schéma. Les gays et le sida, la lesbienne qui séduit la jeune épouse hétéro, les trans en proie à leur crise existentielle...  Un peu de vrai réside dans cet a priori et il n'y a pas de mal à cela...

Pour autant, il serait fâcheux de se limiter à si peu. En vingt ans, la production cinématographique et audiovisuelle proposant un contenu plus représentatif s'est accrue de façon exponentielle. Au point qu’aujourd'hui on ne sait plus où donner de la tête. Alors qu’auparavant, une expédition était nécessaire pour trouver un nouveau film gay de qualité : on prenait un congé sabbatique, on disait adieu à ses proches et on s'équipait de tout notre courage et notre détermination, invoquant à la fois l'esprit d'Indiana Jones et de Queen. Les plus chanceux pouvaient alors dénicher de drôles de pépites, comme D.E.B.S, Les joies de la famille, Yes or No, Kaboom... ou découvrir les drames classiques.

Kaboom,  Gregg Araki, 2011

Kaboom, Gregg Araki, 2011

Mais la France connaît enfin l'ère post I kissed a girl de Katy Perry, post mariage pour tous, post coming out de Laurent Ruquier : bref une ère où les médias et la culture populaire sont moins tentés de diaboliser le queer car on se rend compte que ça fait vendre et que ce n'est pas si extravagant, finalement. L'étiquette "film gay" disparaît progressivement pour mêler ces œuvres aux labels habituels : romance, action, comédie, science-fiction... et même film d'époque ?

Dès l’écran-titre, clavecins violons et orgues annoncent la splendeur et la réussite du film La Favorite de Yorgos Lanthimos.

La Favorite, improbable

À l'orée du XVIII ème siècle, la guerre fait rage entre la Grande-Bretagne et la France. Le pays est à feu et à sang, gangrené par la misère et la maladie, mais dans l'immense château royal, luxueux et labyrinthique, cette guerre impalpable ne se traduit qu'en taxes et luttes de pouvoir. La lutte la plus évidente est celle entre les partis – pour ou contre la poursuite de la guerre ; la lutte la plus vicieuse est celle opposant la favorite officielle de la reine, Sarah, à sa cousine Abigail, aristocrate déchue prête à tout pour retrouver son statut. La Favorite est jouissif : drôle, violent, irrévérencieux, subtil, émouvant, oppressant.

À la cour, on danse avec beaucoup de sérieux les chorégraphies ploucs des booms des années 2000 et on organise des courses de canards. Mais dans les appartements de la reine Anne, souffrant terriblement de la goutte, le poids de la douleur physique et de la solitude défigure son visage. Seul réconfort, sa femme de chambre et amante, Sarah.

Sur le papier, il s'agit donc d'un bien étrange mélange d'ambiance et d'univers autour d'anecdotes réelles sur les intrigues de l'époque. À l'écran, c'est une claque génialement originale. À ne rater sous aucun prétexte.

Au box-office américain, le film La Favorite annonce déjà 35 millions de dollars, et plus de 250 000 entrées en France. Nommé dans de nombreuses catégories des Oscars 2019, des Golden Globes 2019, et du British Film Academy Award (Bafa) 2019, il remporte plus d’une quinzaine de prix. On relèvera en particulier le grand prix du jury de la Mostra de Venise 2018, la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine 2018 pour Olivia Colman (la reine Anne), ainsi que son tout récent Oscar de la meilleure actrice 2019. Le succès semble total et incontestable.

 
 
La Favorite , Yorgos Lanthimos, 2019

La Favorite, Yorgos Lanthimos, 2019

Et pourtant, est-ce vraiment si novateur, un film d'époque lesbien ?

En 2012, Benoît Jacquot (vive la France) réalisait Les adieux à la Reine. Une reine - notre chère Marie-Antoinette, une amante favorite, et une petite nouvelle prête à prendre sa place. On y trouve déjà un grand château, cette fois français, et quelques décennies de différence pour atteindre l'année 1789.

Mais quand La Favorite, puissant et splendide, est produit avec 15 millions de dollars, Les adieux à la Reine n'avait qu'un petit budget (pour un film de cette envergure) de 8 millions d'euros et n'avait rencontré que peu de succès. Il faut dire que c'était plutôt lent, plutôt grave, plutôt lourd, comme film. On ne rit pas beaucoup à la période de la Bastille... Seul détail cocasse, Léa Seydoux s'y échauffant pour le rôle plus osé de La vie d'Adèle, dirons-nous.

En 2015, difficile de passer à coté, Todd Haynes réalisait Carol. Drame se déroulant dans les années 50, grosses voitures et gros manteaux de fourrure obligent. On y suit la relation amoureuse naissante entre Thérèse, jeune vendeuse de jouets, et Carol, une élégante bourgeoise sensiblement plus âgée. Là encore, on ne rit pas beaucoup. Les hommes, ô les vilains, sont un poids. La société entière leur veut du mal. Et la vie en général, c'est compliqué.

Plus récemment, sortait au cinéma le 16 janvier 2019 Colette, de Wash Westmoreland. Il retrace grossièrement les premiers pas dans l'écriture de notre romancière nationale, sa relation complexe avec son époux Willy, ses relations féminines, son émancipation littéraire et individuelle. Le projet est beau, la réalisation bien piètre, et l'on s'ennuie sans trêve du début à la fin (pour les plus courageux et patients). Mais les costumes sont soignés, l'image est belle, Keira Knightley dans le rôle de Colette est sublime et mince, comme toujours. Lui est-il arrivé de jouer d'autres rôles que ceux nécessitant des corsets et des cols étroits ? En tout cas, le talent de l'actrice et le message féministe ne parviennent pas à nous investir dans le film et c'est un comble.

Plus mauvais encore, mais pas encore distribué en France à ce jour (peut-être est-ce pour le mieux), Lizzie. Réalisé par Craig William MacNeill, sorti en septembre 2018 aux Etats-Unis, il s'agit d'un drame biographique autour de Lizzie Borden, accusée en 1892 du double meurtre à la hache de son père et de sa belle-mère. Vous avez dit drame ? Oui, on s'ennuie et tout est grave, triste et lent. Même la scène de sexe entre Lizzie et sa servante (interprétée par Kristen Stewart, s'il vous plaît), est gênante et plate comme tout. Voilà, c'était la scène la plus palpitante du film, maintenant que vous en êtes informés, vous pouvez passer votre chemin sans regret.

 
 

Que faut-il retenir de cette liste non-exhaustive ?

Que le film d'époque lesbien tend à devenir, par sa spécificité et sa récurrence, un genre à part entière avec des codes très précis :

  • prenez une jeune et belle femme ;

  • prenez une autre femme, soit plus âgée, soit avec un statut plus élevé dans la hiérarchie sociale ;

  • mettez les femmes à l'avant dans le casting, mais prenez garde à faire réaliser le film par un homme ;

  • glissez-y au moins une histoire d'amour, explicite mais très pudique ;

  • placez le tout dans une autre époque, avec des costumes raffinés et des décors marquants, afin de gagner le point bonus "amour impossible car à l'époque la société était homophobe" : du drame facile non-négligeable ;

  • l'histoire doit être nécessairement dramatique à un moment donné et s'inscrire dans une narration féministe.

Si tous ces critères sont remplis, félicitation, il s'agit bien d'un film d'époque lesbien digne de ce nom ! Et comme tout genre, il y a dedans du bon et du moins bon, de l'original, et du vu et re-vu. Un petit indice pour trouver les plus sympas : il suffit de chercher une histoire originale et au ton volontairement décalé, comme La Favorite.

Autre recommandation

Mademoiselle,  Park-Chan Wook, 2016

Mademoiselle, Park-Chan Wook, 2016

Le thriller comique Mademoiselle, réalisé par Park-Chan Wook et sorti en 2016. En 1930, en Corée du Sud, la voleuse Sook-hee se fait engager auprès de la riche héritière Mademoiselle Hideko, afin d'aider un comparse escroc à l'épouser. Mais Sook-hee et Mademoiselle Hideko se rapprochent, les complots s'entremêlent et entre folie et désir, la réalité devient indiscernable.

Références des films cités

La Favorite, Yorgos Lanthimos, 2019

D.E.B.S, Angela Robinson, 2004

Les joies de la famille, Ella Lemhagen, 2004

Yes or No, Sarasawadee Wongsompetch, 2010

Kaboom, Gregg Araki, 2011

Les Adieux à la Reine, Benoît Jacquot, 2012

La vie d'Adèle, Abdellatif Kechiche, 2013

Carol, Todd Haynes, 2015

Colette, Wash Westmoreland, 2019

Lizzie, Craig William MacNeill,2018

Mademoiselle, Park-Chan Wook, 2016

 

Par Osanne LECELLIER-GUILLOTEAU, publié le 27/02/2019.

 
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Article FilmLisa Marguenot